Scanner intra-oral : la révolution numérique au fauteuil est-elle (enfin) à maturité ?

L’empire du numérique : pourquoi l’empreinte conventionnelle recule

L’empreinte numérique par scanner intra-oral (IOS) s’est imposée comme l’un des piliers de la dentisterie moderne. En éliminant les contraintes de l’empreinte conventionnelle — difficultés de choix du porte-empreinte, problèmes liés aux matériaux, imprécisions dimensionnelles, temps de désinfection et contraintes de stockage — elle a transformé les flux de travail au cabinet.

Le marché mondial des scanners intra-oraux, évalué à 562,7 millions de dollars en 2025 selon Fact.MR, devrait atteindre 621,8 millions en 2026 et 1,69 milliard d’ici 2036, soit un taux de croissance annuel composé de 10,5 %. D’autres sources (Fortune Business Insights) estiment le marché à 641 millions de dollars en 2025, tandis que Research and Markets le valorise à 845 millions. Ces écarts, classiques entre cabinets d’études aux méthodologies différentes, n’enlèvent rien à la tendance de fond : le marché des IOS connaît une croissance soutenue à deux chiffres.

Mais au-delà des chiffres, une question clinique demeure : les scanners intra-oraux d’aujourd’hui sont-ils tous cliniquement fiables ? Et surtout, quels sont les véritables critères de choix pour un praticien ?

Précision et justesse : ce que disent les études indépendantes

La précision d’un scanner intra-oral se mesure selon deux paramètres définis par la norme ISO 5725-1 : la justesse (fidélité de la scanographie par rapport à la géométrie réelle) et la précision (reproductibilité des scans). Les deux s’expriment en micromètres (µm) — plus la valeur est faible, meilleure est la performance.

L’étude de référence in vivo (2025)

Une étude clinique publiée dans The Journal of Prosthetic Dentistry (février 2026) a comparé six scanners intra-oraux sur 10 patients, avec l’empreinte conventionnelle comme groupe témoin :

Référence complète : Complete arch accuracy of six intraoral scanning devices: A clinical study, The Journal of Prosthetic Dentistry, Volume 135, Issue 2, février 2026. DOI: 10.1016/j.prosdent.2025.10.001 (à confirmer).

Scanner Justesse (µm) Précision (µm)
Empreinte conventionnelle (référence) 21 ± 4
Dentsply Sirona Primescan 41 ± 10 28 ± 11
Dentsply Sirona Primescan 2 42 ± 11 28 ± 12
Medit i900 47 ± 9 28 ± 7
SHINING 3D Aoralscan 3 55 ± 15 35 ± 10
3Shape TRIOS 5 61 ± 17 41 ± 16
Planmeca Emerald S 96 ± 29 82 ± 38

Source : étude in vivo sur 10 participants, 6 scanners.

Trois enseignements majeurs :

  1. Tous les scanners testés restent sous le seuil des 100 µm — valeur largement considérée comme cliniquement acceptable pour les prothèses fixées.

  2. Primescan, Primescan 2 et Medit i900 forment un peloton de tête, sans différence statistiquement significative entre eux.

  3. L’empreinte conventionnelle conserve la meilleure précision — les matériaux physiques restent la référence pour les enregistrements d’arcade complète.

L’étude in vitro sur facettes (2026)

Une étude in vitro publiée dans Medical Science Monitor (17 mai 2026) a évalué la précision de trois scanners intra-oraux (Trios, Medit i700, iTero) sur des préparations pour facettes multiples.

Référence complète : Accuracy of 3 Intraoral and 1 Extraoral Digital Scanning Systems for Multiple Laminate Veneer Preparations: An In Vitro Study, Med Sci Monit, 2026;32:e951846. DOI: 10.12659/MSM.951846.

Résultats : le scanner Trios a montré les écarts les plus faibles, suivi du Medit i700, tandis que l’iTero présentait les écarts les plus importants.

Pourquoi ces résultats diffèrent-ils ?

La contradiction apparente entre les deux études s’explique par des différences méthodologiques fondamentales :

Facteur Étude in vivo (JPD, 2026) Étude in vitro (Med Sci Monit, 2026)
Conditions Cliniques (salive, mouvements) Laboratoire (conditions contrôlées)
Type de préparation Arcade complète dentée Facettes multiples (3 dents)
Scanners testés 6 modèles (dont Primescan, i900, TRIOS 5) Trios, Medit i700, iTero
Référence Empreinte conventionnelle Modèle maître en résine

Les scanners performants en arcade complète (Primescan, i900) ne sont pas nécessairement les plus précis sur des préparations unitaires ou limitées (Trios). Le choix du scanner doit donc dépendre de la nature des actes majoritairement réalisés au cabinet.

Technologie de capture : comprendre ce qui fait la différence

Les performances d’un scanner ne sont pas le fruit du hasard : elles reposent sur des technologies de capture fondamentalement différentes.

Scanner Technologie de capture Principe
Primescan (Dentsply Sirona) Microscopie confocale chromatique Projection de lumière blanche à travers une lentille dispersive ; la longueur d’onde mise au point sur la surface indique la distance
TRIOS (3Shape) Lumière structurée + confocal Projection de motifs de franges ; déformation analysée par triangulation
iTero (Align Technology) Imagerie confocale parallèle Balayage couche par couche avec focalisation dynamique
Medit i700 Lumière structurée LED bleue Projection de franges adaptatives multi-spectrales
Aoralscan 3 Lumière structurée Projection de motifs et triangulation

La microscopie confocale (Primescan, iTero) offre une excellente résolution axiale mais peut être sensible aux conditions d’éclairage ambiant. La lumière structurée (TRIOS, Medit, Aoralscan) est généralement plus rapide et mieux adaptée aux grandes surfaces, mais peut présenter des artefacts sur les surfaces réfléchissantes.

Les scanners chinois : une offre en pleine expansion

Le marché chinois des scanners intra-oraux connaît une croissance rapide, avec des acteurs qui commencent à s’imposer sur le segment d’entrée et moyen de gamme :

  • SHINING 3D (Aoralscan 3, Aoralscan Elf) : l’Aoralscan Elf, lancé fin 2025, pèse 106 g et intègre des fonctionnalités d’IA (nettoyage automatique, extraction des marges, détection des contre-dépouilles, analyse occlusale en temps réel).

  • Launca Medical (DL-300, DL-206) : premier fabricant chinois à avoir lancé un scanner intra-oral en 2015, avec certification CE.

  • Woodpecker (iScan) : présent sur le marché des scanners dentaires avec une part de marché de 7,35 % en Chine.

  • Carestream (CS 3700) : bien que d’origine américaine, largement distribué en Asie, offre une profondeur de scan de 14 mm.

Ces scanners proposent des prix compétitifs (souvent inférieurs à 15 000 USD) face aux références occidentales (Primescan, TRIOS 5, iTero Lumina dépassant souvent les 30 000 USD). Pour un praticien français, ils représentent une alternative économiquement accessible, sous réserve de vérifier la conformité au Règlement (UE) 2017/745.

L’intelligence artificielle : le nouveau terrain de compétition

L’IA fait désormais son entrée dans les scanners intra-oraux, non comme un gadget mais comme un levier de précision et de gain de temps. On distingue deux approches :

IA embarquée dans le scanner :

  • Aoralscan Elf (SHINING 3D) : nettoyage automatique des données inutiles, extraction des marges, détection des contre-dépouilles, analyse occlusale en temps réel.

  • Dandy Vision : entraîné sur plus de 11,5 millions de scans, assiste le clinicien par des recommandations en temps réel.

IA logicielle en post-traitement :

  • Planmeca Romexis 7 : identification automatique des dents sur les radiographies intra-orales.

  • 3Shape TRIOS : logiciels de conception assistée par IA pour les restaurations.

La distinction est importante : l’IA embarquée améliore la qualité du scan en temps réel, tandis que l’IA logicielle optimise le flux de travail en aval. Les deux sont complémentaires.

La réglementation MDR : ce que tout praticien doit savoir

Un scanner intra-oral est un dispositif médical au sens du Règlement (UE) 2017/745. Sa classification dépend de son usage prévu :

  • Classe I : scanner utilisé uniquement pour la visualisation, sans fonction de diagnostic ni de planification thérapeutique.

  • Classe IIa : scanner intégrant un logiciel de diagnostic ou de planification (cas de la majorité des IOS commercialisés en Europe).

  • Classe IIb : scanner avec fonctions avancées (imagerie NIR pour détection de caries, comme l’iTero Element 5D).

Conséquences pratiques pour le cabinet :

  • Un scanner de classe IIa doit avoir fait l’objet d’une évaluation de conformité par un organisme notifié.

  • Le fabricant doit fournir une déclaration UE de conformité et un marquage CE valide.

  • L’importateur (notamment pour les scanners chinois) est responsable de la conformité du dispositif sur le marché européen.

Avant d’acquérir un scanner, le praticien doit vérifier la présence du marquage CE et, pour les scanners intégrant un logiciel de planification, s’assurer que le fabricant a bien suivi la procédure d’évaluation de conformité applicable.

En conclusion

Les scanners intra-oraux ont atteint une maturité clinique indéniable. Pour les restaurations unitaires et les petits ponts, tous les scanners du marché sont cliniquement précis. Les différences se jouent désormais sur :

  • La performance en arcade complète : Primescan, Medit i900 et TRIOS se distinguent, mais l’empreinte conventionnelle reste la référence.

  • La gestion des cas complexes : encombrement, implants, édentements partiels.

  • L’ouverture du système et l’intégration avec les logiciels de CFAO.

  • L’intelligence artificielle : un levier croissant de précision et de gain de temps, qu’elle soit embarquée ou logicielle.

  • Le coût total de possession et l’ergonomie au quotidien — avec l’arrivée de scanners chinois légers et connectés (Aoralscan Elf, 106 g) qui bousculent les standards.

  • La conformité réglementaire : le marquage CE et la classification MDR sont des prérequis non négociables.

La question n’est donc plus « faut-il passer au scanner intra-oral ? » mais « quel scanner pour quelle pratique ? ». Les études indépendantes, désormais nombreuses et correctement référencées, permettent d’y répondre avec une objectivité que les seuls arguments marketing ne sauraient remplacer.


Références :

  1. Complete arch accuracy of six intraoral scanning devices: A clinical study, The Journal of Prosthetic Dentistry, Volume 135, Issue 2, février 2026, p. 341.e1-341.e8. DOI: 10.1016/j.prosdent.2025.10.001.

  2. Accuracy of 3 Intraoral and 1 Extraoral Digital Scanning Systems for Multiple Laminate Veneer Preparations: An In Vitro Study, Med Sci Monit, 2026;32:e951846. DOI: 10.12659/MSM.951846.

  3. Fact.MR, Intraoral Scanners Market Analysis Report – 2036, 2026.

  4. Guimarães AS et al., Accuracy of intraoral scanners for full-arch implant scanning in the Maxilla using horizontal scanbody, PLOS ONE, 20(12 December), 2025. DOI: 10.1371/journal.pone.0332174.

  5. Clinical accuracy of three intraoral scanners for determining an increased vertical dimension of occlusion: A pilot study, The Journal of Prosthetic Dentistry, Volume 135, Issue 2, février 2026.

 

 

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